Billets d'humeur d'un cine-télé-spectateur
8 Mai 2019
De Pedro Almodóvar
sorti en 2004

Un récit dans le récit, un scénario dans le scénario, le cinéma dans le cinéma... Sacré Pedro! Il nous en fait voir (de toutes les couleurs et quelles couleurs!) avec ses mises en abîme, dont seul le recul "en travelling" de la caméra nous permet de sonder la profondeur. Moi-même, mon fils grand ado et l'un de ses amis étudiants, d'origine argentine, n'avions pas réussi à n'en faire qu'une bouchée : chacun de nous, sans se consulter, a été revoir deux fois en dix jours ce chef d’œuvre d'anthologie de la chose cinématographique. Revoir deux fois ? Ben oui, c'est qu'au premier visionnage, on se trouve carrément "largué" ! De fait, "tonton Almo" sait malicieusement jalonner ses pistes sinueuses de faux repères, de pièges pernicieux, de fossés abyssaux...
Distinguer le vrai du faux
Quand la mémoire se marie avec les fantasmes, quand le témoignage devient matière à écriture et que l'on filme "le" film, le parcours devient tortueux, quasiment un "chemin de croix". Et de chemin de croix, il est bien question dans cette sombre mais pourtant lumineuse histoire ! La cheville ouvrière (si j'ose dire), la "clé de voûte" (gothique) est un ecclésiastique pédéraste, non point ce que les "médias" d'aujourd'hui nomment un "prédateur" ni un "monstre" façon Dutroux mais un homme "tout simplement", plutôt jeune, que ses inclinations naturelles (fussent-elles "contre-nature") pour les jeunes garçons titillent jusque sous sa soutane et même jusque dans la sacristie. Le "père Manolo" aime d'un amour fou l'un des jeunes pensionnaires de l'établissement, âgé de 10 ans, dont il est directeur. Il ne lui veut pas de mal mais simplement jouer avec lui entre mâles, en déboutonnant sa soutane...
Son enfant de chœur est son enfant de cœur.

Les deux enfants interprètes sont à la hauteur de leurs aînés
Un enfant qui sait ce qu'il veut
Le mâle est au chœur de la chapelle tout autant qu'au cœur des corps. L'enfant de chœur à la voix d'or cultive une ambiguïté, use de séduction perverse envers le "père" tout en draguant l'un de ses petits copains de classe. C'est qu'il est sacrément sensuel et sexuel le gosse non à la "gueule d'ange" mais au visage d'enfant de chœur - qu'il est ! Préférant un partenaire de son âge au prêtre amoureux de lui, lequel pleure pendant la messe tant il est ému d'entendre la voix de son éromène qui surpasse toutes celles de l'ensemble des choristes, Ignacio va cependant "se vendre" (sic) pour sauver Enrique, son petit amant.

La première partie de la narration nous campe un abbé Manolo, certes pétri d'égoïsme, qui n'hésite pas à casser sauvagement, rongé de jalousie, le lien étroit qui lie l'objet de son cœur (et de son sexe) au jeune Enrique, mais aussi un homme fragilisé par sa passion coupable et ses attentes inaccessibles. On a de la compassion pour le père Manolo et un peu de dégoût pour Ignacio. Quant à Enrique, initié aux amitiés particulières par Ignacio, il sera la victime expiatoire sacrifiée sur l'autel de la passion - qui n'est pas celle du Christ.
Jeu de pistes avec embûches
La deuxième partie complique le jeu de pistes auquel va se livrer Enrique, devenu adulte et célèbre... Une enquête est menée, patiente, terrible, qui va interférer avec la fiction dans la fiction. Ce deuxième volet nous présente un père Manolo exécrable, monstrueux, prêt à tout pour satisfaire ses pulsions homosexuelles "exclusives" très orientées jeunes mâles - prêt à l'homicide.

Tous les protagonistes sont interprétés merveilleusement : des lauriers particuliers pour Daniel Giménez Cacho (le père Manolo) et Lluís Homar i Toboso (le même beaucoup plus tard). L'empreinte émotionnelle du comédien Daniel Giménez Cacho, quand il craque comme un bébé lors d'un solo de son petit protégé, devant toute la caste attablée des prêtres de l'école, est une scène d'anthologie exceptionnelle; Almodovar a su avec maestria peindre ce banquet, lequel ressemble à une Sainte-Cène détournée où l'abbé Manolo affiche sans le vouloir qu'il fait du divin enfant son hostie.
Le chef d’œuvre d' Almodóvar
Les images sont sublimes; chaque plan constitue un tableau "de maître" (tonton Pedro est peintre et photographe) avec un choix maniaque des couleurs. La bande son musicale originale (et même les emprunts additionnels) est exquise comme toujours avec Almodovar et son compositeur attitré Alberto Iglesias. Les solos d'Ignacio (garçon doublé avec la voix de l'enfant soprano José Sanchez Martinez) sont magnifiques. Quant au générique d'ouverture, il est, à lui seul, un petit chef d’œuvre cinématographique. Naturellement, la bande son originale en espagnol vaut son pesant d'or - Il convient donc, pour ne point perdre le fil des superbes images en lisant le sous-titrage, de voir le film dans ses deux versions. La bande son musicale est disponible en CD.
Il me souvient ces trois vieilles dames qui, dans le hall du cinoche, attendaient le début de la projection; ayant déjà vu le film une fois, ce trio volubile ne cessait de l'encenser (malgré son sujet scabreux - Oh, my God !) en disant haut et fort "Il faut le voir au moins trois fois pour le comprendre!" (sic).
Ouf ! Cela m'a rassuré : je n'étais pas le seul à m'être égaré sur les voies complexes et imprévisibles tracées par tonton Pedro !
